TRIBUNE LIBRE: L’infrastructure manquante pour la mobilisation des recettes intérieures

  • rpitjeng@ataftax.org
  • 25 Aug 2026
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Lorsque les discussions portent sur les infrastructures, l’accent est souvent mis sur les routes, les ponts, les ports, les stations énergétiques et les réseaux numériques. Pourtant, certaines des infrastructures les plus importantes qui soutiennent les ambitions de développement de l’Afrique ne se trouvent pas dans le béton ou l’acier, mais dans les compétences, l’expertise et le leadership des personnes chargées de mobiliser les recettes publiques.
Les systèmes fiscaux ne fonctionnent pas uniquement grâce aux politiques. La législation fiscale ne génère pas d’elle-même des recettes, pas plus que les plateformes numériques n’améliorent automatiquement la conformité fiscale. Derrière chaque réforme, programme de contrôle fiscal, enquête et initiative de conformité couronnés de succès se cachent des professionnels qualifiés, dotés des connaissances et de l’expertise nécessaires pour traduire les politiques en résultats concrets. Ce capital humain est souvent négligé dans les débats sur la mobilisation des recettes intérieures, alors qu’il reste l’un des facteurs déterminants permettant aux administrations fiscales de répondre efficacement à des contextes économiques et fiscaux de plus en plus complexes.

Pourquoi le capital humain est une infrastructure essentielle

L’infrastructure, au sens strict, ne se définit pas par sa forme physique, mais par sa fonction. Les économistes décrivent l’infrastructure comme l’ensemble des actifs fondamentaux qui permettent à d’autres activités économiques de se dérouler : des actifs construits grâce à des investissements délibérés et soutenus, générant des rendements sur le long terme, s’amortissant sans entretien et produisant des avantages qui s’étendent bien au-delà de ceux qui les utilisent directement. Au regard de cette définition, les compétences professionnelles d’une administration fiscale répondent sans ambiguïté à ces critères.
Les économistes du développement distinguent de plus en plus les infrastructures matérielles, c’est-à-dire les réseaux physiques de transport, d’énergie et de télécommunications, des infrastructures « immatérielles, c’est-à-dire les institutions, les systèmes et les capacités humaines grâce auxquels les sociétés organisent leur vie économique. Les tribunaux, les cadres réglementaires, les systèmes financiers et les administrations publiques relèvent tous de cette deuxième catégorie. Une administration fiscale compétente figure parmi les plus importants de ces actifs immatériels, pour une raison simple : c’est l’infrastructure qui finance toutes les autres.

Le capital humain au sein de l’administration fiscale présente toutes les caractéristiques propres à une infrastructure. Il se construit grâce à des investissements délibérés sur plusieurs années et ne s’acquiert pas du jour au lendemain ; un auditeur expérimenté en matière de prix de transfert ou un spécialiste de l’échange de renseignements est le fruit d’une décennie, voire plus, de formation, de mentorat et d’expérience pratique. Il perd de sa valeur en l’absence d’entretien, car des compétences acquises il y a seulement cinq ans peuvent devenir obsolètes face à de nouveaux modèles d’entreprise, de nouvelles technologies et de nouveaux stratagème d’évasion fiscale. Il génère des retombées bien au-delà de la personne, puisqu’un seul auditeur qualifié peut préserver des recettes représentant plusieurs fois le coût de sa formation, et que les connaissances qu’il transmet à ses collègues se répercutent dans l’ensemble de l’institution. Et, à l’instar d’une route ou d’un réseau électrique, son absence constitue une contrainte déterminante : là où cette capacité n’existe pas, les recettes ne peuvent tout simplement pas être mobilisées, aussi solide que soit la législation en vigueur.

Des ressources humaines au capital humain

Considérer les personnes comme une infrastructure exige un changement de perspective dans la manière dont les administrations perçoivent leur personnel, car les ressources humaines et le capital humain ne sont pas la même chose. Le terme « ressources humaines » désigne les personnes employées par une organisation : les effectifs, la masse salariale, l’organigramme. Le capital humain décrit ce que ces personnes sont collectivement capables de faire : l’ensemble des connaissances, des compétences, du discernement et de l’expérience qu’elles peuvent mettre au service du mandat de l’institution. Toute administration fiscale dispose de ressources humaines. Mais toutes les administrations fiscales ne les ont pas transformées en capital humain.

Cette transformation est un processus délibéré et géré. Elle nécessite des parcours d’apprentissage structurés plutôt que des formations ponctuelles ; des référentiels de compétences définissant les aptitudes requises pour chaque fonction ; des filières de promotion préparant la prochaine génération de cadres avant que leur intervention ne soit nécessaire ; des systèmes de gestion des connaissances permettant de préserver l’expertise institutionnelle lorsque des collaborateurs quittent l’organisation ; et des structures de carrière capables d’attirer et de retenir les talents spécialisés, qui se font rares sur un marché concurrentiel. Elle nécessite également un système de mesure, afin que les efforts de développement soient orientés vers les domaines où les lacunes en matière de capacités sont les plus importantes et où les conséquences sur les recettes sont les plus lourdes. Les administrations qui procèdent à cette transition cessent de considérer les budgets de formation comme des dépenses discrétionnaires à réduire en période difficile, et commencent à les traiter comme des investissements en capital, avec la planification, la protection et le suivi des performances que ces investissements exigent.

L’investissement de l’ATAF dans l’infrastructure humaine africaine

C’est précisément là que le travail du Forum sur l’administration fiscale africaine (ATAF) apporte sa contribution. Partout en Afrique, les administrations fiscales évoluent dans un contexte en mutation rapide. La numérisation, les transactions transfrontalières, les flux financiers illicites, les stratagèmes sophistiqués d’évasion fiscale et les technologies émergentes redéfinissent le mode de fonctionnement des administrations fiscales. Pour suivre le rythme de ces évolutions, il est nécessaire d’investir en permanence dans les ressources humaines. Les auditeurs, les enquêteurs, les spécialistes de la politique fiscale, les responsables de la conformité, les professionnels chargés de l’échange de renseignements et les dirigeants fiscaux doivent sans cesse acquérir de nouvelles compétences pour relever les défis qui n’existaient pas il y a dix ans.

Selon le rapport annuel 2025 de l’ATAF, les administrations fiscales africaines continuent de mettre de plus en plus l’accent sur le développement professionnel et l’expertise technique spécialisée. Rien qu’en 2025, l’ATAF a dispensé 23 programmes de formation spécialisés par l’intermédiaire de l’Académie fiscale de l’ATAF, touchant ainsi 2 433 fonctionnaires des impôts issus de 43 pays, et a fourni une assistance technique à 35 pays membres. Ce chiffre s’est maintenu au fil des années : 2 214 agents ont été formés en 2024, 2 053 en 2023 et 2 054 en 2022, provenant chaque année de plus de 40 pays.
La qualité de cet investissement est mesurée, et les résultats sont cohérents. Les enquêtes menées auprès des participants et présentées dans les rapports annuels de l’ATAF ont fait état de taux de satisfaction et de pertinence supérieurs à 90 % chaque année au cours des cinq dernières années. En 2021, 98 % des participants ont jugé la formation de l’ATAF utile. En 2022, 91 % ont estimé que les formations dispensées étaient très adaptées à leurs besoins, tandis que 99 % des participants à l’assistance technique se sont déclarés satisfaits du soutien qu’ils ont reçu. En 2023, 99 % des personnes interrogées ont confirmé la pertinence de la formation, 93 % se sont déclarées satisfaites des programmes et 96 % ont confirmé que la formation avait renforcé leurs capacités techniques.

Ce qui est encore plus révélateur, c’est ce que les enquêtes révèlent sur l’application, le moment où la formation devient une infrastructure. En 2024, 88 % des participants ont mis en pratique dans leur travail les connaissances et les compétences acquises lors de la formation de l’ATAF, et 82 % ont constaté une amélioration de leurs performances professionnelles en conséquence. En 2025, 91 % des participants ont indiqué que la formation avait renforcé leur efficacité dans leurs fonctions professionnelles, 95 % ont transmis les connaissances et compétences acquises à leurs collègues et aux institutions partenaires, 86 % ont continué à utiliser les supports de formation dans leur travail quotidien, et 77 % ont observé des changements concrets dans les pratiques, les politiques, les procédures ou les systèmes de leur service ou de leur institution. Ce dernier chiffre mérite d’être souligné : trois interventions en matière de formation sur quatre produisent non seulement de meilleurs professionnels, mais aussi des institutions transformées, ce qui correspond précisément à l’effet cumulatif qui distingue l’infrastructure des simples dépenses. De plus en plus, ces initiatives vont au-delà de la formation traditionnelle en salle de classe pour mettre l’accent sur l’application pratique, l’apprentissage entre pairs, la résolution de problèmes et le développement de compétences pouvant être mises en œuvre immédiatement sur le lieu de travail. L’objectif n’est plus simplement de transférer des connaissances, mais de renforcer la capacité des fonctionnaires à relever les défis concrets de l’administration fiscale et à produire des résultats mesurables.

La formation n’est qu’un des moyens permettant de mettre en place cette infrastructure humaine. Le programme de publications de l’ATAF joue un rôle complémentaire, en codifiant l’expertise africaine afin qu’elle puisse être partagée, appliquée et préservée à l’échelle continentale. Les guides techniques, les Approches suggérées pour la rédaction de la législation fiscale, les boîtes à outils sur les prix de transfert et l’échange de renseignements, la publication annuelle « Perspectives fiscales africaines », ainsi que les travaux de recherche produits par le Réseau africain de recherche fiscale constituent ensemble un corpus de connaissances en constante expansion, élaboré par des Africains pour répondre aux réalités africaines. Alors que la formation renforce les capacités individuelles, les publications les institutionnalisent, garantissant ainsi que l’expertise durement acquise ne quitte pas l’administration lorsqu’un fonctionnaire part, et que les fonctionnaires d’un pays puissent s’appuyer sur l’expérience accumulée par quarante-trois autres pays.

Le retour sur investissement de l’infrastructure humaine

Le retour sur cet investissement devient de plus en plus évident. En 2025, les interventions de renforcement des capacités et d’assistance technique de l’ATAF dans l’ensemble de ses pays membres ont permis de générer plus de 685,8 millions de dollars américains de recettes supplémentaires et 907,8 millions de dollars américains d’avis d’imposition supplémentaires. Ces résultats s’inscrivent dans une tendance plus large. Depuis 2016, les interventions soutenues par l’ATAF ont contribué à plus de 6 milliards de dollars américains d’avis d’imposition et à 2,8 milliards de dollars américains de recettes de collecte de recettes à travers l’Afrique, démontrant ainsi comment les investissements dans les ressources humaines se traduisent par une croissance des recettes et des administrations fiscales plus résilientes.

L’impact de ces investissements ne se mesure pas au nombre d’ateliers organisés ou de certificats décernés. Il est mesuré par ce qui se passe lorsque les fonctionnaires retournent au sein de leurs administrations respectives et mettent en pratique leurs nouvelles compétences pour relever des défis mondiaux réels. Les auditeurs identifient des risques jusque-là non détectés. Les enquêteurs découvrent des actifs cachés et des flux financiers illicites. Les spécialistes recourent davantage aux mécanismes d’échange de renseignements et aux données sur la propriété effective. Les agents chargés de la conformité renforcent les approches de gestion des risques et améliorent l’implication des contribuables. Au fil du temps, ces capacités individuelles contribuent à renforcer les institutions et à rendre les systèmes de recettes plus efficaces.

Le développement du leadership revêt une importance tout aussi grande. Les administrations fiscales modernes évoluent dans des contextes caractérisés par des changements technologiques rapides, des attentes croissantes de la part des contribuables et des exigences de plus en plus fortes en matière de responsabilité et de transparence. Pour faire face à ces réalités, il faut des dirigeants capables de gérer le changement, d’inspirer leurs équipes, de promouvoir l’innovation et de guider les institutions à travers des réformes complexes. Le développement de ces capacités de direction est donc tout aussi important que le renforcement de l’expertise technique, et c’est pourquoi les programmes destinés aux cadres et aux dirigeants figurent désormais aux côtés des formations techniques dans l’offre de l’Académie fiscale de l’ATAF.

Perspectives d’avenir

L’importance du capital humain dans l’administration fiscale ne fera probablement qu’augmenter. L’intelligence artificielle, l’analyse avancée des données, les actifs numériques et les nouvelles formes d’activité économique transforment le paysage fiscal mondial. La capacité des administrations fiscales à s’adapter à ces changements dépendra non seulement de la technologie et de la législation, mais aussi de la capacité de leur personnel à posséder les compétences requises pour les comprendre et y répondre.

Alors que les gouvernements et les partenaires au développement continuent d’investir dans les infrastructures pour soutenir la croissance économique et le développement, il est possible d’élargir la conception que l’on se fait de l’infrastructure. Parallèlement aux investissements dans les routes, l’énergie et la connectivité numérique, il existe de solides arguments en faveur d’un investissement dans les personnes qui contribuent à financer ces priorités grâce à une mobilisation efficace des recettes intérieures. Le renforcement des capacités ne doit donc pas être considéré comme une activité secondaire, mais comme un investissement stratégique dans l’infrastructure humaine qui est le fondement d’une administration fiscale efficace.
Les routes relient les marchés. Les centrales électriques sont le moteur de l’industrie. Les réseaux numériques augmentent les opportunités. Mais aucun de ces projets ne peut être financé de manière durable sans des professionnels qualifiés capables de mobiliser les recettes publiques. Alors que les pays africains continuent de renforcer la mobilisation des recettes intérieures, investir dans les talents de l’administration fiscale pourrait s’avérer être l’un des investissements en infrastructures les plus importants qui soient.

La capacité de l’Afrique à financer son développement dépend de plus en plus du renforcement de la mobilisation des ressources intérieures, ainsi que d’institutions et de dirigeants capables de transformer cette ambition en résultats concrets

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